« Tout, dans ce cahier, laisse une trace et se laisse suivre. Le fer que l'abeille loge dans son abdomen dessinerait peut-être en elle une boussole ; le chasseur de miel lit la trajectoire d'une butineuse comme une ligne tirée sur le paysage ; un lac des Pyrénées, sondé deux fois à un siècle d'écart, raconte la lente mesure d'un terroir ; et l'acarien, au terme de son tour du monde, laisse derrière lui des colonies qui apprennent à vivre avec lui. Quatre pièces et un mot, nectar, qui disent chacun l'art de suivre une piste. »
— Le Conservateur

Chez l'abeille domestique, les grains de fer se concentrent dans les trophocytes, cellules du corps gras réparties dans l'abdomen, autour des organes. Cette singularité, décrite depuis des décennies, nourrit une hypothèse persistante : Apis mellifera percevrait le champ magnétique terrestre, et ce fer en serait l'instrument.
L'hypothèse d'une magnétoréception reste débattue. Des expériences ont montré des comportements sensibles aux champs magnétiques, sans qu'un mécanisme soit établi. Le fait est le fer ; la boussole, elle, demeure une conjecture, et le Cabinet la présente comme telle.

En 1920, l'abbé Ludovic Gaurier, pionnier de la limnologie pyrénéenne, sondait le Lac Bleu, dans les Pyrénées, et relevait des fonds de l'ordre de cent vingt à cent trente-cinq mètres. Un siècle plus tard, les études de terroir conduites sur ce site, terre de callune de l'expédition, ont repris la mesure avec les instruments d'aujourd'hui.
Deux sondages du même lac, à cent ans d'écart : la comparaison ne vaut pas record, elle vaut connaissance. Ce que l'on mesure ainsi, patiemment, d'une génération d'instruments à l'autre, c'est le paysage qui porte la ruche.

Le bee lining est un art de la triangulation : on capture une ouvrière au nourrissage, on la marque, on la relâche, et l'on observe la direction de son vol de retour. Répété depuis plusieurs postes, le relevé de ces lignes converge vers le nid sauvage.
Pratiqué en Amérique du Nord depuis l'époque coloniale, le procédé est encore décrit par Thomas Seeley dans Following the Wild Bees. Le vol de l'abeille y devient une ligne à lire sur le paysage, et la chasse au miel, une affaire de géomètre.

Dernier épisode du feuilleton varroa. Face au parasite désormais mondial, certaines populations d'abeilles ont appris, sans traitement, à le contenir ; des comportements de résistance, épouillage et élimination du couvain infesté, sont documentés chez plusieurs d'entre elles.
L'expérience menée sur l'île de Gotland, en Suède, à partir de la fin des années 1990, en reste l'exemple documenté : des colonies livrées à elles-mêmes, décimées d'abord, puis stabilisées, surtout parce que l'acarien se reproduit moins bien dans leur couvain. La coexistence, plutôt que l'éradication, écrit la suite de cette histoire.
Le mot ne désigne le liquide sucré des fleurs qu'à partir de l'époque moderne, quand les botanistes l'empruntent au vocabulaire des dieux pour nommer ce que l'abeille recueille. La coupe de l'Olympe s'est posée sur la corolle, et l'abeille y boit ce qui, en son premier sens, devait faire vivre toujours.